« Sans écologie, pas de business ! ». L’intitulé du « 5 à 7 » du Club Ville Aménagement, le 9 avril à la Fabrique de la Cité (Paris) affirmait l’importance de la transition écologique dans la vie économique – et était un appel au pragmatisme.
« Sans écologie, pas de business ! ». L’intitulé du « 5 à 7 » du Club Ville Aménagement, le 9 avril à la Fabrique de la Cité (Paris) affirmait l’importance de la transition écologique dans la vie économique – et était un appel au pragmatisme. Comme l’a rappelé Ariella Masboungi, Grand prix de l’urbanisme 2016, conceptrice et animatrice du débat, de nombreux travaux ont démontré que l’inaction climatique coûte cher : « une catastrophe comme celle de Valence nous coûterait 30 milliards d’euros et une croissance en berne sur cinq ans ». Mais « pourquoi cette évidence économique n’est-elle pas partagée ? Pourquoi l’engagement des acteurs -ceux de la ville notamment- ne fait-il pas boule de neige ? »
Réponse de François Gemenne, politologue, rédacteur du Giec : « les figures macro-économiques n’ont aucun impact sur l’action des gens. Mais si on les ramène à l’échelle du territoire ou d’une entreprise, on peut montrer que la prime d’assurance va commencer à monter, que la productivité va considérablement baisser y compris pour les cols blancs avec l’élévation de la température, etc. ». Plutôt que pointer les coûts de l’inaction, il préconise de valoriser les bénéfices de l’action. « Sur le plan individuel, laisser sa voiture pour aller au travail à vélo permet de faire des économies, d’éviter les embouteillages, d’améliorer sa santé, d’impressionner ses collègues, de toucher une prime… avant d’améliorer son bilan carbone ».
Sur le plan territorial, François Gemenne cite l’exemple du Dunkerquois, qui partant d’une situation catastrophique, a choisi la décarbonation comme un levier de redéploiement économique, en développant tout un écosystème. Au niveau européen, alors que l’UE s’attache à vouloir renégocier les tarifs douaniers imposés par Donald Trump, elle ferait mieux de ne pas oublier qu’un enjeu fondamental de compétitivité est de fournir de l’énergie abondante et à bas prix. « La transition énergétique est une question de compétitivité des entreprises et de souveraineté industrielle. On aurait intérêt à parler moins de climat et davantage des intérêts que nous pouvons avoir à cette transition. »
La géographe Magali Talandier souligne le caractère « profondément injuste, socialement et spatialement », des conséquences de l’inaction, et l’inégalité des capacités d’adaptation des territoires. « Les régions périphériques seront les premières touchées et manquent de capacité d’investissement pour y faire face. Les métropoles sont plutôt mieux loties ». De plus, « il est erroné de croire que croissance économique, réduction des inégalités régionales et transition écologique sont forcément corrélées. Il y a une polarisation de l’efficacité environnementale, c’est-à-dire qu’elle est encore plus inégalitaire que l’efficacité économique. De plus l’amélioration de l’efficacité économique est plus facile à atteindre que celle de l’efficacité environnementale. Les régions qui sont déjà performantes dans ces deux aspects le seront de plus en plus, et celles qui sont en retard risquent de l’être de plus en plus. Une action locale ne suffit pas, on a besoin d’une action forte de l’Europe et des nations. Enfin il est à noter que les transitions environnementales ne sont pas influencées par des effets de voisinage alors que le développement économique a tendance à entrainer les territoires voisins ».
L’un des sujets d’étude de la géographe porte sur la matérialité des économies locales, ces systèmes socio-économiques ancrés dans les territoires et dépendants de ressources physiques locales ou extérieures. Tel ce territoire rural touristique, doté d’une agriculture et d’une industrie prospères, mais reposant sur un modèle extrêmement aquavore : « une success story qui ne va donc pas durer ». Ou cette métropole très dynamique qui a misé sur le secteur de l’informatique et des logiciels, dépendante des importations de matériaux depuis l’Asie. Les entreprises répondent à ces fragilités de différentes manières : par une stratégie de renoncement (chômage partiel, arrêt de chaînes de production…) ; une stratégie d’innovation quand elles disposent d’une capacité d’investissement ; le recours à de nouveaux gisements de ressources (biomasse, réactivation de turbines…) ; ou même la réactivation du « paternalisme industriel » pour pallier le manque de services publics et prendre le relais sur le logement, la formation, la garde d’enfants…
Les deux intervenants insistent : nous n’avons pas d’autre choix que d’agir, et il faut choisir les stratégies les plus efficaces. « La transition nous apparaît encore largement comme une contrainte à laquelle nous devrions nous plier parce qu’on en parle comme d’un effort à réaliser, de coûts supplémentaires à supporter, de sacrifices auxquels consentir », complète François Gemenne. « La grande question est comment faire en sorte que l’adaptation soit un projet moteur pour un territoire. C’est pourquoi la période actuelle de backlash, de ressac contre l’écologie est très inquiétante. La transition est une affaire d’investissements, et les investissements ont besoin de clarté et de signaux clairs sur le fait que l’économie demain sera beaucoup plus circulaire et beaucoup moins carbonée qu’aujourd’hui. Or l’effet délétère des politiques actuellement menées par Donald Trump est de créer une incertitude totale quant à ce à quoi l’économie ressemblera demain ».
Le politologue pointe aussi « une certaine forme d’idéologisation des questions climatiques et de transition, dont toute une série d’entreprises se méfient ». Beaucoup agissent mais sans le dire. « Elles font du green hushing, au risque de décourager les consommateurs et les concurrents. Le green washing avait au moins le mérite de donner de la désirabilité aux transitions ».
Pour Florent Sainte Fare Garnot, directeur général de la SPL Lyon Part-Dieu et copilote du groupe de réflexion du Club Ville Aménagement sur l’adaptation, « le débat n’est pas entre croissance et décroissance ; la situation de départ c’est la décroissance grise, carbonée ; ce n’est donc pas un effort de s’adapter, c’est au contraire un mieux ». Le projet urbain de La Part-Dieu, a été réorienté en début de mandat en parlant d’une « révolution paysagère » sur ce quartier de dalle. « Nous avons aussi un modèle assez puissant de développement des mobilités décarbonées. Et nous avons introduit durant le mandat un ‘‘projet dans le projet’’ de régénération des actifs tertiaires. Nous avons réussi à mobiliser la filière (investisseurs, promoteurs, architectes). Nous bénéficions d’un contexte favorable : les immeubles que nous régénérons sont de taille intéressante, ils répondent aux besoins des preneurs, et nous n’avons pas à lancer comme nos grands cousins de la Défense des opérations de rénovation de tours, ce qui est beaucoup plus cher et beaucoup plus difficile. Nous sommes dans une économie de projet : les valeurs des loyers permettent le réinvestissement dans les immeubles pour refaire projet et baisser leur empreinte environnementale. Nos élus ont dit à la filière ‘‘si vous montez dans le bateau de la régénération, en améliorant la qualité architecturale et environnementale, il y aura de la surface de plancher’’. Et ça marche : nous estimons à 300 000 m2 le besoin de mutation dans les cinq ans et nous avons déjà 95 000 m2 en cours de développement depuis deux ans et demi ».
Pour autant, « si filière par filière, sujet par sujet, on arrive à apercevoir des modalités d’adaptation, on est encore loin de parvenir à en faire des projets de territoires articulés qui puissent ordonner les concurrences sur la matière, sur l’eau, sur les investissements, sur les sites à habiter et ceux à réaménager, sur les capitaux », constate l’aménageur. « La question des co-bénéfices n’est pas encore très présente dans le secteur de l’aménagement », commente Magali Talandier, « on raisonne surtout en termes de concurrence ». Or « le modèle est en difficulté », ajoute Ariella Masboungi. « Il faudrait que les aménageurs changent leur fusil d’épaule, qu’ils réhabilitent plus qu’ils ne construisent ». Avec à la clé la question d’un modèle économique reposant sur la vente de foncier et la production bâtie, qui pourrait nécessiter « une réforme fiscale majeure » selon Florent Sainte Fare Garnot.
Ariella Masboungi appelle à prendre en compte la gestion des risques, le maintien des ressources, et à intégrer les dépenses évitées dans les bilans d’opérations. Plus largement, elle entrevoit une évolution en profondeur : « réparer les territoires pourrait être le travail de l’aménageur à une grande échelle ». Il pourrait s’agir, confirme le directeur général de la SPL Lyon Part-Dieu, de « la nouvelle échelle de mobilisation des compétences génériques de l’aménageur, qui sont des compétences d’agrégation d’acteurs au service de la complexité ».
MCV

