Un PPA après la ville nouvelle ? Territoire emblématique des politiques industrielles françaises, le bassin de Fos-Étang de Berre, dans les Bouches du Rhône, s’inscrit aujourd’hui au cœur des stratégies de réindustrialisation et de décarbonation. Pour accompagner ces mutations, l’État et les collectivités ont adopté un Projet partenarial d’aménagement (PPA), outil de coordination censé donner un cadre à la redynamisation de cet espace productif euroméditerranéen, cinquante ans après l’expérience des villes nouvelles.
Dans le golfe de Fos et autour de l’Étang de Berre, la transition industrielle ne se joue pas uniquement dans les chaînes de production. Elle se déploie aussi dans les dispositifs de planification et d’aménagement, appelés à absorber des projets industriels massifs tout en répondant aux nouvelles attentes sociales et environnementales. C’est à cet exercice de mise en cohérence que prétend le PPA, conçu comme une feuille de route partagée pour un territoire longtemps marqué par une approche sectorielle et centralisée de l’aménagement.
Un territoire stratégique sous fortes contraintes
Avec près de 50 000 emplois industriels et logistiques, 1 500 établissements et le premier port français pour le fret, l’aire Fos-Berre concentre des enjeux contemporains de souveraineté industrielle et énergétique. Il concentre également environ un quart des émissions industrielles nationales de CO₂. La décarbonation de ce pôle productif, condition de sa compétitivité future, suppose donc une action publique coordonnée, capable d’articuler développement industriel, infrastructures, habitat et environnement.
Dans les années 1970, l’État avait accompagné le développement de la zone industrialo-portuaire (ZIP) de Fos dans le cadre volontariste des villes nouvelles, piloté par la Datar et des établissements publics d’aménagement dédiés (l’EPAREB). Un demi-siècle plus tard, dans un contexte de décentralisation avancée et de gouvernance éclatée, le PPA prend le relais, sans établissement public ad hoc, mais avec l’ambition de structurer l’action collective.
Du cadre stratégique à l’opérationnalité
Adopté fin 2024, le PPA s’inscrit dans la feuille de route visant à faire de la zone Fos-Étang de Berre le premier pôle industrialo-portuaire décarboné de l’Euroméditerranée. Au-delà de l’affichage géostratégique, ce document se veut un outil opérationnel, traduisant les objectifs industriels et environnementaux en projets d’aménagement, d’infrastructures, de services publics et de gouvernance.
Élaboré conjointement par l’État, la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, la Métropole Aix-Marseille-Provence, le Département des Bouches-du-Rhône et le Grand Port Maritime de Marseille, le PPA organise pour la période 2026-2030 un exercice inédit de programmation pluriannuelle. Il vise à aligner les calendriers, coordonner les maîtrises d’ouvrage et sécuriser les financements, dans un contexte où la multiplication des projets accroît les risques de saturation foncière et d’incohérence territoriale.
Un outil intégrateur pour un territoire fragmenté
Le périmètre du PPA couvre les 14 communes du bassin Fos–Berre et l’ensemble de ses grands sites productifs : la ZIP de Fos-sur-Mer, les complexes pétrochimiques de Lavéra, La Mède et Berre-Rognac, les pôles aéronautiques de Vitrolles-Marignane et d’Istres, la plateforme logistique Clésud de Grans-Miramas ou encore le triage de Miramas. Autant de sites soumis à des dynamiques industrielles rapides, mais aussi à des contraintes environnementales, foncières et urbaines particulièrement fortes.
Dans ce contexte hétérogène, le PPA revendique un rôle d’ensemblier. Il prévoit d’intégrer les différents projets - industriels, portuaires, énergétiques, de mobilité, de logement et d’équipements publics - avec l’objectif de lever les freins opérationnels liés à la dispersion des acteurs et des compétences. Une mission ambitieuse, à la mesure de la complexité du territoire.
Une équation financière encore incomplète
Le plan d’actions du PPA identifie les projets structurants à l’horizon 2030, distinguant études stratégiques et opérations suffisamment matures pour entrer en phase de travaux. L’investissement public total est estimé à 679,5 M€, dont une large part est d’ores et déjà sécurisée, notamment via le Contrat de plan État-Région 2023-2027.
Reste toutefois à boucler une enveloppe de 107,5 M€ sur la période 2026-2030. Le PPA joue ici un rôle de cadre de négociation financière, mais aussi de hiérarchisation des priorités : aménagement de fonciers économiques, accueil de nouvelles populations, développement des compétences industrielles, sécurisation de la ressource en eau, renforcement des mobilités multimodales, report modal du fret, amélioration de la qualité de l’air et de l’offre de santé...
Une réponse aux attentes du débat public
Le PPA tire également sa légitimité des enseignements du débat public global conduit par la Commission nationale du débat public au printemps 2025. Ce processus a mis en évidence une attente forte des habitants et acteurs locaux : disposer d’une vision intégrée, capable de prendre en compte les impacts cumulés des projets industriels et les besoins induits en logements, transports, services et protection de l’environnement.
En se positionnant comme outil de traduction opérationnelle de ces attentes, le PPA ambitionne de concilier des enjeux le plus souvent antagonistes : attractivité économique, qualité de vie et préservation des milieux naturels, de la Crau à l’Étang de Berre. Il offre également un cadre pour anticiper l’explosion des besoins énergétiques, avec une hausse estimée de 4 à 5 GW de puissance électrique à l’horizon 2035-2040.
Une gouvernance à l’épreuve du temps long
Le dispositif repose sur une gouvernance multi-niveaux, associant l’ensemble des partenaires publics au sein d’un comité de pilotage chargé du suivi et de la priorisation des actions. Un Pacte de gouvernance élargi organise par ailleurs la coordination avec les industriels, les opérateurs et la société civile.
Pensé comme un outil évolutif, le PPA couvre la période 2026-2030, correspondant à la première phase de transformation du bassin Fos-Berre. Il a vocation à être ajusté au fil des mutations industrielles, des avancées technologiques et des attentes sociales, avec la possibilité d’être prolongé au-delà de cette échéance.
Le « projet avant les projets »
Un demi-siècle après le schéma directeur des villes nouvelles, le PPA entend incarner une nouvelle approche de l’aménagement : non plus réactive, mais anticipatrice, posant l’aménagement comme condition de réussite et d’acceptabilité des projets industriels. Le projet avant les projets, en somme.
Reste une inconnue majeure : la capacité des industriels à s’inscrire durablement dans ce cadre, à l’heure où les cycles économiques, énergétiques et géopolitiques fragilisent les stratégies de long terme. L’histoire de la ville nouvelle de Fos invite à la prudence. Verdict à l’horizon 2030.
W.A.
Photo : la ZIP de Fos-sur-Mer © GPMM

