L'IA peut-elle inventer, faire des pas de côté, aider à mieux faire la ville ? Quels effets sur les espaces urbains et l'aménagement des territoires ? Le 5 décembre, Ariella Masboungi, Grand Prix de l'urbanisme, avait convié Etienne Riot, chercheur en urbanisme, Antoine Picon, professeur émérite à l'École nationale des Ponts et Chaussées, et Cécile Diguet, urbaniste, fondatrice de Studio Dégel, pour un « 5 à 7 » du Club Ville Aménagement sur le thème « L'intelligence artificielle, promesses, leviers et limites pour l'urbain », à la Fabrique de la Cité (Paris 12e).

« L’IA pose une question environnementale massive », rappelle Antoine Picon. « Elle génère également d’importants problèmes pour les infrastructures existantes -avec par exemple le risque de faire s’effondrer le réseau électrique aux Etats-Unis. On connaît aussi l’absence de distinction entre réalité et simulation, les « hallucinations machine ». Comment va-t-on former des humains avec des capacités d’estimation du degré de réalisme d’une solution ? Cela demande de l’expérience au sens classique du terme, et c’est un problème en aménagement. Mais la vraie question dans le développement de l’IA, c’est : que souhaitons-nous continuer à faire par nous-mêmes ? ».

Des impacts multiples

Si Etienne Riot observe « une technophobie toujours inhérente à l’apparition de nouvelles techniques, comme l’électricité ou le chemin de fer » et appelle à une prise de distance « entre l’idée de la pureté de l’intelligence humaine et l’idée de la catastrophe », il relève aussi le risque d’une fracture « entre ceux qui veulent et peuvent utiliser l’IA et ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas » ; mais aussi la possible situation de « ségrégation économique des femmes » dans ce domaine : « seulement 2 % des investissements sont fléchés vers des start-up dirigées par des femmes et 75 % des fonds d’investissement sont dirigés par des hommes ». Il appelle au développement d’« une vraie conscience civique sur cette situation » ; d’autant que les données ne sont pas neutres : « les biais statistiques ont tendance à invisibiliser les femmes ».

Sur le plan des infrastructures, Cécile Diguet souligne l’accélération des projets de data centers en France, dont « la géographie est en train de changer : ils étaient concentrés en Ile-de-France et à Marseille, ils s’installent désormais dans des territoires ruraux ou périurbains ». Et ils atteignent la démesure, avec des projets d’une puissance d’1 gigawatt. Même s’ils ne se réaliseront pas tous, leurs impacts seront multiples : « sur la consommation électrique ; sur la pérennité du réseau électrique -puisque les data centers vont là où il y a du foncier mais où l’optimisation du réseau peut être compliquée ; sur la consommation d’eau pour le refroidissement lorsque cette solution est choisie ; sur l’artificialisation des sols agricoles, avec des conflits d’usage entre production alimentaire et consommation numérique ; sur les îlots de chaleur urbains ». Face à ces défis, les collectivités territoriales sont démunies. « Il leur manque beaucoup de données sur les projets et sur leur consommation en électricité et en eau. Il faudrait acculturer davantage sur ces sujets élus, architectes et urbanistes ». Au vu de ces enjeux « il faudrait exiger davantage des opérateurs en matière de qualité architecturale et d’insertion urbaine », estime-t-elle, en appelant à « une planification à différentes échelles, départementale, nationale, européenne ».

Des apports considérables

En urbanisme, les apports potentiels de l’IA sont considérables, décrit Etienne Riot : « elle donne la possibilité d’articuler tout un ensemble de procédures pour offrir une analyse systémique dont on ne disposait pas. Et de considérer les choses sous un autre angle. Mais il importe d’être vigilants sur son utilisation ». « Elle permet de voir différemment les choses, de les corréler différemment », confirme Antoine Picon, « et offre ainsi des possibilités plus étendues pour imaginer et projeter. Mais il faut savoir ce qu’on veut, avoir une stratégie, nous poser la question de ce que nous cherchons, et privilégier le pourquoi sur le comment. Ces questions doivent être habitées d’un point de vue politique et éthique : quelle ville, quelle communauté voulons-nous pour demain ? »

Une aide à l’interdisciplinarité

En design urbain, le recours massif à l’IA est d’ores et déjà une réalité. Pour faire quoi ? Alain Garès, consultant en aménagement urbain, ancien directeur d’Europolia à Toulouse, observe que si produire du projet urbain n’est « pas vraiment dans le domaine de compétence de l’IA, car le résultat est souvent un assemblage de choses déjà vues avec beaucoup d’absurdités, elle est en revanche utile dans l’analyse de données, la synthèse, l’optimisation de ce qui est mesurable comme les déplacements ». « Les modèles d’aménagement du territoire, on les a : les projets Datar étaient déjà de grandes projections dans les années 1970. Ce qui change c’est la rapidité avec laquelle on peut aller assez loin dans la modélisation, et l’interdisciplinarité qui se met réellement en œuvre », ajoute Etienne Riot. « La vraie question de l’IA n’est pas la créativité mais l’intention humaine dans un projet », résume Antoine Picon. Pour Florent Sainte Fare Garnot, directeur général de Lyon Part-Dieu et président du Club Ville Aménagement, « en tant que praticiens de l’aménagement nous devrons continuer à être des humains qui pensent, et qui utilisent un outil. Celui-ci pourrait nous aider dans un travail morphologique sur les pans de ville que nous avons à construire, en croisant la question du bilan économique, de l’empreinte carbone et matière, de l’eau, de la pollution et de la biodiversité, que l’on a aujourd’hui beaucoup de mal à agréger. Sans parler du gain en temps de réunions sur un projet qui mobilise cinq ou six maîtrises d’œuvre ».

Un besoin de stratégie et d’exigence

Alexandre Maïkovsky, directeur général adjoint de l’EPA Sénart, territoire en première ligne de l’accueil de ces équipements, se définit comme « un aménageur harcelé par les projets de data centers. Les projets « hyperscale » [1] nous sont présentés comme des « campus IA » alors que ce ne sont pas des lieux d’accès à la connaissance mais en fait une succession de datas centers. Il y a un sujet de gouvernance : ces initiatives venant de différents canaux, abordées au cas par cas, sont compliquées à traiter politiquement et génèrent peu d’emplois. Comment l’élu va-t-il pouvoir porter ce sujet ? Combien de projets accepter sur un territoire, quelle nature d’équipement installer ? Il nous manque un schéma stratégique. De plus la fiscalité produite par ces « objets urbains non identifiés » n’est pas à la hauteur de la manne financière qu’ils génèrent. Le projet de Lisses [Essonne] représente un investissement de plus d’un milliard d’euros, on peut donc être exigeant… ».

Au-delà de ces constats, Antoine Picon prédit « une nouvelle révolution dans la compréhension de la façon dont fonctionne l’esprit humain, avec le croisement qui commence à se profiler entre les neurosciences, en pleine explosion, et l’IA ; cela risque de modifier assez considérablement la conception architecturale et urbaine ». « Des changements d’une ampleur très importante sont en cours, avec des conséquences sur notre corps social et sa cohésion », ajoute Etienne Riot. « Il faut ne pas esquiver ce débat ». Le Club Ville Aménagement entend effectivement poursuivre ses travaux sur ce sujet. 

Marie-Christine Vatov

[1] Centre de données massif offrant des possibilités d’évolutivité extrêmes.